Le verger conservatoire de Camille Renaud occupe deux hectares en pente douce, au cœur du bocage limousin. On y arrive par un chemin de terre bordé de haies anciennes, dans un creux paysager bien dissimulé du bourg. Une grande maison de granit, des dépendances, un atelier transformé en bibliothèque botanique, et derrière, le verger : huit cents arbres de soixante-dix variétés, certaines presque éteintes en France. Camille nous accueille en bottes, un sécateur dans une main, un carnet de moleskine dans l’autre. Quarante-cinq ans, cheveux châtains tirés en arrière, voix précise. Elle ne ressemble pas à une chercheuse universitaire. Elle ressemble plutôt à une paysanne instruite, ce qu’elle est largement.

« Je vous montre d’abord le sorbier domestique, dit-elle en avançant entre les rangs. Il commence à fleurir, c’est rare en avril, mais cette année avec la douceur, il a pris de l’avance. » Pendant trois heures, elle nous a fait traverser le verger, expliqué chaque essence, raconté l’histoire de chaque sujet, et démontré pourquoi le bocage français de demain dépend de ces arbres-là plus que de tout autre projet de plantation. Cet entretien synthétise notre conversation, partiellement éditée pour la clarté de lecture.

La rencontre : un verger conservatoire en Limousin

Marie Lambert : Camille, vous avez créé ce conservatoire en 2011. Comment avez-vous choisi le Limousin ?
Camille : Le Limousin m'a choisie autant que je l'ai choisi. J'avais terminé une thèse en ethnobotanique à Montpellier en 2009, et je cherchais un terrain pour appliquer concrètement ce que j'avais étudié théoriquement. Le Limousin présentait trois avantages.

D’abord, c’est une région restée relativement à l’écart du grand remembrement. Le bocage limousin a perdu environ 40 % de son linéaire depuis 1960, ce qui est beaucoup mais moins que la Bretagne ou la Mayenne (60 à 70 % perdus). Il restait donc des arbres adultes témoins, porteurs d’une mémoire génétique locale précieuse.

Ensuite, c’est une région de polyculture-élevage extensif où la transmission paysanne, sans être intacte, n’avait pas été aussi brutalement effacée que dans les zones de monoculture intensive. J’ai pu rencontrer des paysans nés dans les années 1930 qui se souvenaient encore d’usages médicinaux et culinaires des arbres oubliés. Ces témoignages sont la matière première de mon travail.

Enfin, le foncier était abordable, ce qui m’a permis d’acheter une parcelle suffisante pour un vrai conservatoire à long terme. Aujourd’hui, j’ai 800 arbres de 70 variétés, dont une dizaine d’essences que les pépinières commerciales ne proposent plus.

L’ethnobotanique : qu’est-ce que c’est, vraiment ?

Marie Lambert : Le mot \"ethnobotaniste\" reste un peu mystérieux pour beaucoup de lecteurs. Comment définiriez-vous votre métier ?
Camille : L'ethnobotanique, c'est l'étude des relations entre les sociétés humaines et les plantes. Pas seulement la botanique des plantes elles-mêmes, mais l'ensemble des savoirs, des usages, des récits que les communautés humaines ont tissé autour d'elles au fil des siècles.

Concrètement, mon travail combine trois activités. La première, c’est la recherche de terrain : je vais chez les paysans encore vivants qui se souviennent des usages oubliés. Je note les recettes de cuisine, les usages médicinaux, les pratiques rituelles, les calendriers d’utilisation. Cette mémoire orale disparaît à chaque décès non recueilli.

La deuxième, c’est l’identification botanique précise : déterminer si l’arbre que monsieur Thiriet, 91 ans, m’a montré derrière sa grange est bien un cormier (Sorbus domestica) ou un sorbier des oiseleurs (Sorbus aucuparia), des espèces souvent confondues même par leurs propriétaires.

La troisième, c’est la conservation : sauvegarder le matériel génétique de ces arbres avant qu’ils ne disparaissent. Greffer, bouturer, enraciner, planter dans le verger conservatoire, distribuer aux pépinières partenaires et aux particuliers intéressés. C’est cette dimension qui rend l’ethnobotanique utile, pas seulement contemplative.

Les essences disparues des pépinières françaises

Marie Lambert : Vous évoquez souvent les \"essences disparues des pépinières\". Combien sont-elles, à votre estimation ?
Camille : Il faut d'abord s'entendre sur le mot. Une essence est \"disparue des pépinières\" quand on ne la trouve plus dans les catalogues grand public, en jardinerie, et que sa production est limitée à quelques pépinières spécialisées qui la maintiennent presque par devoir civique.

Selon mon recensement de 2024, environ 80 espèces ligneuses sont dans cette situation en France, dont une trentaine de fruitiers et une cinquantaine d’arbustes ornementaux ou fonctionnels. Parmi les fruitiers, citons le sorbier domestique (le cormier), l’alisier blanc (Sorbus aria), le néflier d’Allemagne, le cornouiller mâle, le poirier sauvage, le pommier sauvage (Malus sylvestris), l’amélanchier à feuilles ovales, le bigarreautier de pays, et plusieurs variétés régionales de pommiers et poiriers à cidre.

Parmi les arbustes, l’épine-vinette, la bourdaine, le troène commun (à ne pas confondre avec le troène ornemental d’Asie), le fusain d’Europe, la viorne lantane, le baguenaudier. Aucune n’est totalement éteinte, toutes existent encore dans le bocage adulte ou en collection privée. Mais aucune n’est plus disponible massivement pour la plantation.

C’est cette absence commerciale qui pose problème : un agriculteur qui veut replanter une haie diversifiée se retrouve devant une dizaine d’essences proposées par les grandes pépinières, alors qu’historiquement le bocage français en comptait cinquante ou soixante.

Détail d'un fruit de cornouiller mâle bien mûr, rouge écarlate, sur une branche aux feuilles vertes lustrées

Le cas du cornouiller mâle : oublié et redécouvert

Marie Lambert : Vous citez souvent le cornouiller mâle comme l'essence emblématique de votre travail. Pourquoi celui-là en particulier ?
Camille : Parce que c'est l'exemple parfait d'une essence qui aurait dû rester dans toutes les haies françaises, et qui en a presque disparu en deux générations.

Le cornouiller mâle (Cornus mas) était l’arbre des sorties d’hiver. Ses fleurs jaunes en boule explosent dès février-mars, parfois sur un sol encore enneigé. Il signait le retour de la lumière dans les villages. Ses fruits rouges acidulés, mûrs en septembre-octobre, donnaient autrefois des gelées, des sirops, des confitures, et un alcool de fruit traditionnel dans les Cévennes et le Forez. Sa rusticité est absolue : il pousse en sol calcaire ou acide, en plein soleil ou en sous-bois clair, à toutes les altitudes en dessous de 1500 mètres.

Aujourd’hui, on ne le trouve presque plus dans les catalogues commerciaux. Les pépinières le considèrent comme “trop lent” (la première récolte arrive en année 4-5), “trop spécifique” (pas dans les modes paysagères actuelles), “trop peu rentable” (les variétés modernes se plantent par dix mille pour les zones d’agglomération, le cornouiller mâle se commande à l’unité).

Et pourtant, c’est l’arbuste fruitier le plus facile pour un débutant. Il fructifie sans soins, ne demande aucune taille, vit cent cinquante ans, nourrit la faune sauvage en hiver tardif. Il devrait être dans toutes les haies champêtres et tous les jardins ruraux. Notre travail consiste à le remettre sur les listes de plantation, dans les pépinières partenaires, dans les chantiers Breizh Bocage et leurs équivalents régionaux. Pour comprendre cette essence et son cousin, voir notre fiche détaillée sur le cornouiller mâle.

Le sorbier domestique : un arbre nourricier méconnu

Marie Lambert : Le sorbier domestique — le cormier — est moins connu encore. Que peut-il offrir au bocage français de demain ?
Camille : Le cormier (Sorbus domestica) est l'un des arbres les plus discrets et les plus précieux du bocage. C'est un arbre de haut jet, atteignant 15 à 20 mètres en sujet libre, longévité supérieure à 400 ans pour les sujets exceptionnels. Sa silhouette pyramidale, son écorce crevassée, ses feuilles composées rappelant celles du frêne mais plus douces, en font un arbre de paysage majestueux.

Ses fruits sont des poires miniatures de 2 à 3 centimètres, jaunes orangées tachetées de rouge à maturité, qui apparaissent en septembre. Crus, ils sont astringents et imnangeables. Mais blets, c’est-à-dire après une dizaine de jours en cagette ou après les premières gelées, ils deviennent doux, sucrés, légèrement parfumés. La tradition cévenole en faisait un fruit de bouche d’automne. La tradition gasconne en distillait une eau-de-vie rare et délicate.

Son bois, lui, est l’un des plus durs et les plus denses des essences européennes. Les anciens charrons l’utilisaient pour les pièces de force des roues de charrette. Aujourd’hui, c’est un bois recherché pour la lutherie, la sculpture sur bois, le manche d’outil. Un cormier centenaire vaut son pesant d’or chez un menuisier d’art.

Pourquoi a-t-il disparu ? Parce qu’il est lent. Première vraie récolte en année 12 à 15. Maturité productive à 30 ans. Aucune jardinerie commerciale ne peut le proposer dans une logique de rentabilité immédiate. Et pourtant, planter un cormier en bordure de bocage, c’est planter un arbre pour ses petits-enfants. C’est un acte qui réconcilie le temps long du paysage avec le temps court de l’agriculture.

Le néflier d’Allemagne : l’arbre des grands-mères

Marie Lambert : Le néflier d'Allemagne fait partie des essences que vous appelez \"de la mémoire ferme\". Pourquoi ?
Camille : Le néflier d'Allemagne (Mespilus germanica) était présent dans presque toutes les cours fermières françaises jusqu'aux années 1950. C'était l'arbre des grands-mères, dans le sens où ce sont les générations de femmes paysannes qui en perpétuaient l'usage : récolte tardive en novembre-décembre, cuisson en compote ou en confiture, fabrication d'une eau de vie rare, séchage pour les tisanes médicinales.

Sa silhouette particulière, en parasol couché aux branches tortueuses, en faisait un repère du paysage de cour. Son feuillage jauni en novembre, juste avant la chute, signait l’entrée dans l’hiver. Ses fruits bruns, qu’on appelait “culs-de-singe” en argot rural, devenaient comestibles seulement après le blettissement, c’est-à-dire après une longue maturation post-récolte qui les transformait en chair sucrée brun-orangée.

Cette dépendance au blettissement est probablement ce qui l’a perdu. Dans le rythme accéléré du XXe siècle, personne ne voulait plus attendre trois semaines qu’un fruit “pourrisse” pour le consommer. Le néflier a quitté les pépinières dans les années 1970, et avec lui une partie du calendrier alimentaire des cours fermières.

Aujourd’hui, je le replante systématiquement dans les conservatoires participatifs que j’anime. Il fructifie dès la cinquième année, ne demande aucun soin, vit 80 à 120 ans. Et il porte encore, pour ceux qui en goûtent les fruits blets, le souvenir réel des hivers paysans d’autrefois. Pour aller plus loin, voir notre fiche complète sur le néflier.

Plant de néflier d'Allemagne mature en hiver, branches tortueuses caractéristiques sans feuilles, ciel gris d'hiver limousin

Les conservatoires participatifs en Limousin

Marie Lambert : Vous animez plusieurs conservatoires participatifs en Limousin. De quoi s'agit-il concrètement ?
Camille : Un conservatoire participatif, c'est un verger ou un terrain mutualisé entre plusieurs particuliers ou agriculteurs, dédié à la sauvegarde et la multiplication des essences oubliées. Le principe est simple : chacun contribue avec un peu de terrain, du temps, ou des plants, et bénéficie en retour de l'accès à un patrimoine génétique qu'il n'aurait pas pu rassembler seul.

J’en ai trois en activité en Haute-Vienne. Le premier, à Saint-Léonard-de-Noblat, regroupe sept familles autour d’un verger municipal de 1,5 hectare planté en 2014. Aujourd’hui, on y a 35 variétés de fruitiers locaux, dont 8 essences oubliées. Le second, dans la vallée de la Vienne, est porté par une association de quartier rural et accueille des stages de greffage et de bouturage chaque printemps. Le troisième, plus expérimental, teste l’adaptation au changement climatique de variétés méridionales (jujubier, micocoulier, amandier-pêcher) sur sol limousin.

Ces conservatoires partagent une philosophie : la conservation n’est pas seulement un acte muséal, c’est un geste vivant, transmissible, productif. Les variétés conservées doivent être plantées, multipliées, distribuées. Sinon elles re-disparaissent à la première décennie sans soin.

Ce qui me touche le plus dans ce travail, c’est que les conservatoires participatifs réinventent une socialité paysanne disparue : on s’y retrouve pour greffer en mars, pour récolter en septembre, pour transformer en octobre. Les recettes circulent, les savoirs se transmettent. Le verger devient un atelier collectif, comme c’était le cas dans les villages d’autrefois autour des pressoirs communaux et des fours à pain.

Questions rapides : les idées reçues

« Les essences oubliées sont oubliées parce qu'elles ne servent à rien. »

Faux. Toutes ces essences avaient un usage culinaire, médicinal ou fonctionnel précis. Elles ont été oubliées par perte de transmission, pas par inutilité. Beaucoup sont aujourd'hui redécouvertes pour leurs qualités nutritionnelles ou leur résistance au changement climatique.

« Une essence locale, c'est forcément une essence ancienne. »

Pas tout à fait. Certaines essences anciennes sont effectivement locales (cornouiller mâle, alisier blanc, prunelier). D'autres ont été introduites de longue date mais sont si bien acclimatées qu'on les considère comme du patrimoine local (néflier, noyer commun). La frontière est floue.

« Le bocage français est mort, ça ne sert à rien de replanter. »

Faux et défaitiste. Le bocage est blessé mais il vit encore. Le linéaire bocager français reste estimé à 700 000 km. Chaque plantation nouvelle compte. Les inversions de tendance commencent à apparaître dans certaines régions (Pays de la Loire, Bretagne, Ardèche).

« Les variétés modernes sont toujours meilleures que les anciennes. »

Faux en ce qui concerne la rusticité. Les variétés modernes sont sélectionnées pour le rendement et l'esthétique, pas pour la résilience. Les variétés anciennes ont traversé des siècles de sélection naturelle et résistent mieux aux extrêmes climatiques actuels.

« Greffer, c'est trop technique pour un particulier. »

Faux. Le greffage simple (en fente, en couronne, en écusson) s'apprend en deux après-midis avec un greffeur expérimenté. C'est une technique paysanne séculaire, pas un savoir d'élite. Les associations bocagères organisent des stages chaque printemps.

« Les essences oubliées coûtent forcément plus cher. »

Vrai à l'achat, faux sur le long terme. Un plant d'essence oubliée coûte 8 à 15 euros contre 4 à 8 euros pour une essence courante. Mais sa longévité, sa rusticité, son absence d'entretien compensent largement le surcoût initial.

Trois choses à retenir

Trois choses que Camille veut transmettre à ceux qui veulent planter en 2026

  1. Replanter une essence oubliée, c'est un geste de transmission. Ce n'est pas seulement un choix esthétique ou écologique. C'est rétablir un fil rompu entre les générations paysannes, et offrir aux futures un patrimoine vivant. Le geste compte autant que le résultat.
  2. L'ethnobotanique commence par l'écoute des anciens. Avant de planter, allez voir les paysans de plus de 80 ans dans votre village. Demandez-leur ce qu'il y avait dans les haies de leur enfance. Ce qu'on cuisinait, ce qu'on transformait, ce qu'on séchait. Vous découvrirez des essences que vous n'imaginiez même pas dans votre territoire.
  3. Trois essences à essayer absolument : cornouiller mâle, néflier d'Allemagne, sorbier domestique. Ces trois-là couvrent trois saisons de récolte (septembre, novembre, hiver-printemps), trois usages culinaires différents, et trois temporalités d'arbre (rapide, moyen, lent). C'est le triangle de base d'une haie productive culturellement riche.

Avant de partir, Camille nous offre trois petits plants en godets, prélevés dans la pépinière du conservatoire : un cornouiller mâle, un néflier, un cormier. « Plantez-les chez vous. Pas en théorie. En vrai. C’est comme ça qu’on transmet. » Elle nous accompagne jusqu’au portail, puis retourne entre ses arbres avec son carnet de moleskine. Pour aller plus loin sur ces sujets, le réseau partenaire de Familles durables recense les initiatives ethnobotaniques participatives dans tout le territoire français.

Pour les lecteurs qui souhaitent commencer leur propre exploration des essences oubliées, notre annuaire des pépinières spécialisées en fruitiers rustiques recense les structures partenaires de Camille et de plusieurs autres ethnobotanistes du territoire français.