Une haie champetre n’est pas une infrastructure vegetale neutre. C’est un ecosysteme complexe qui concentre, sur un linaire relativement etroit, une diversite biologique comparable a celle d’un petit bois. Les donnees agglomerees par l’Office francais de la biodiversite (OFB), la Fondation pour la recherche sur la biodiversite (FRB) et INRAE depuis vingt ans permettent d’evaluer precisement ce que contient une haie bien structuree : entre 1500 et 3000 especes animales et vegetales, dont plusieurs centaines d’insectes auxiliaires, une quarantaine d’oiseaux nicheurs, une vingtaine de mammiferes et de nombreux reptiles et amphibiens.
Cette richesse n’est pas accessoire. Elle structure la fonctionnalite agricole du paysage : regulation naturelle des ravageurs, pollinisation, dispersion des graines, recyclage de la matiere organique. La disparition des haies, amorcee avec le remembrement des annees 1950-1990, a entrain un effondrement de cette biodiversite fonctionnelle, dont on mesure aujourd’hui l’ampleur a travers les statistiques dramatiques des populations d’oiseaux communs et d’insectes.
Ce guide pilier fait le panorama de la biodiversite des haies champetres : les especes qui y vivent, les fonctions qu’elles remplissent, les chaines alimentaires qu’elles entretiennent, et les raisons pour lesquelles la restauration des haies est un enjeu ecologique majeur du XXIe siecle. Les donnees presentees s’appuient sur les travaux de l’OFB, de la FRB, du Museum national d’histoire naturelle et de l’INRAE.
Le concept de biodiversite bocagere
La biodiversite bocagere designe l’ensemble des especes qui vivent dans les haies, les talus, les fosses, les arbres isoles et les lisieres constitutives d’un paysage bocager. Elle se distingue de la biodiversite forestiere par trois caracteristiques.
D’abord, c’est une biodiversite de lisiere. Les especes bocageres privilegient les milieux de transition entre foret et prairie, ou elles trouvent ressources alimentaires (insectes et graines des prairies) et abris (branches et creux des arbres). Beaucoup n’existent que dans ces ecotones : pie-grieche ecorcheur, torcol fourmilier, triton crete, lucane cerf-volant.
Ensuite, c’est une biodiversite de reseau. Le bocage fonctionne comme un maillage continu : les especes se deplacent de haie en haie, nichent dans une zone et se nourrissent dans une autre. La fragmentation du reseau bocager (suppression des haies intermediaires) isole genetiquement les populations et accelere leur declin.
Enfin, c’est une biodiversite associee au temps long. Les haies anciennes (plus de 100 ans) hebergent des especes specialisees qui ne se reinstallent pas dans les haies recentes : coleopteres saproxyliques du bois mort, mousses epiphytes, champignons mycorhiziens. La regle generale est qu’une haie plantee retrouve 70 % de sa richesse apres 15 a 20 ans, et sa richesse complete apres 40 a 80 ans selon les groupes taxonomiques.
Oiseaux des haies champetres
Les haies champetres sont des habitats cruciaux pour l’avifaune francaise. Les inventaires standardises menes par Oiseaux de France et le Museum national d’histoire naturelle dans le cadre du programme STOC (Suivi Temporel des Oiseaux Communs) ont repertorie plus de 80 especes d’oiseaux utilisant les haies comme habitat principal ou secondaire. Voici les 20 especes les plus frequentes et emblematiques.
| Espece | Statut | Niche | Alimente | Haie type |
|---|---|---|---|---|
| Fauvette grisette | Nicheur commun | Buisson bas | Insectes | Prunelier, ronce |
| Bruant jaune | Nicheur en declin | Sol ou buisson bas | Graines, insectes | Haie basse avec friche |
| Linotte melodieuse | Nicheur commun | Buisson dense | Graines | Aubepine, prunelier |
| Verdier d’Europe | Nicheur commun | Arbustif haut | Graines d’arbustes | Haie diversifiee |
| Mesange charbonniere | Nicheur tres commun | Cavite | Chenilles, graines | Haie avec vieux arbres |
| Pie-grieche ecorcheur | Nicheur vulnerable | Buisson epineux | Insectes, lezards | Prunelier, aubepine |
| Rougegorge familier | Nicheur tres commun | Cavite basse | Insectes, vers | Haie avec sous-etage |
| Troglodyte mignon | Nicheur tres commun | Cavite, liane | Insectes | Haie dense avec ronce |
| Accenteur mouchet | Nicheur commun | Buisson bas | Insectes, graines | Haie basse |
| Pinson des arbres | Nicheur tres commun | Fourche | Graines, insectes | Haie avec arbres hauts |
| Chardonneret elegant | Nicheur commun | Arbuste | Graines de composees | Haie avec friches |
| Merle noir | Nicheur tres commun | Fourche basse | Vers, baies | Haie diversifiee |
| Grive musicienne | Nicheur commun | Fourche | Vers, escargots | Haie mature |
| Tourterelle des bois | Nicheur vulnerable | Arbustif | Graines | Haie haute |
| Tarier pate | Nicheur en declin | Buisson bas | Insectes | Haie basse + friches |
| Bruant zizi | Nicheur localisement commun | Arbustif | Graines, insectes | Haie du sud |
| Pouillot veloce | Nicheur tres commun | Sol ou buisson | Insectes | Haie avec sous-etage |
| Fauvette a tete noire | Nicheur tres commun | Arbustif | Insectes, fruits | Haie diversifiee |
| Pouillot fitis | Nicheur en declin | Sol ou buisson | Insectes | Haie humide |
| Torcol fourmilier | Nicheur rare | Cavite | Fourmis | Haie avec vieux arbres |
Une haie champetre bien structuree de 100 metres abrite en moyenne 3 a 5 couples nicheurs et accueille 20 a 40 especes en halte migratoire. Sa valeur avifaunistique est d’autant plus elevee qu’elle se connecte a un reseau continu d’autres haies : isolee, elle perd 30 a 50 % de sa valeur.
Insectes et auxiliaires de culture
Les haies constituent le reservoir d’insectes le plus important des paysages agricoles. Les donnees de l’INRAE indiquent qu’une haie mature abrite entre 400 et 900 especes d’insectes, dont une large majorite d’auxiliaires de culture.
Coccinelles
Predatrices de pucerons par excellence. La coccinelle a sept points, la coccinelle a deux points et la coccinelle asiatique (invasive) hivernent dans les anfractuosites des haies (ecorces, feuilles mortes, tiges creuses) et se dispersent au printemps vers les cultures voisines. Une coccinelle adulte consomme jusqu’a 150 pucerons par jour.
Syrphes
Apparentes aux mouches, les syrphes sont d’excellents pollinisateurs a l’etat adulte (fleurs de haie, ombelliferes) et de redoutables predateurs de pucerons a l’etat larvaire. La France compte plus de 500 especes de syrphes, dont 200 frequentent regulierement les haies. Le syrphe ceinture, le syrphe porte-plume et la volucelle zonee sont les especes les plus frequentes.
Carabes
Coleopteres terrestres de grande taille, les carabes sont des predateurs nocturnes de limaces, chenilles, pucerons et oeufs d’insectes. Ils chassent principalement au sol, dans les prairies et les cultures voisines, et se refugient la journee sous les pierres, les souches et les feuilles mortes des haies. Un bocage dense peut abriter 30 a 60 especes de carabes.
Chrysopes
Nomees aussi demoiselles aux yeux d’or, les chrysopes sont des predateurs specialistes de pucerons, thrips et acariens. Elles hivernent adultes dans les cavites des arbres et les ecorces, et pondent leurs oeufs sur les feuilles des arbustes. Tres actives dans les haies champetres.
Abeilles sauvages
La France compte plus de 900 especes d’abeilles sauvages, dont la moitie vit dans les paysages bocagers. Les osmies, megachiles, bourdons, halictes et xylocopes nichent dans les tiges creuses des arbustes (ronce, sureau), les vieilles ecorces des arbres, et le sol nu des talus. Les fleurs du noisetier, du cornouiller male, du prunelier, de l’aubepine et du lierre sont des ressources melliferes essentielles du printemps a l’automne.

Papillons
Les haies accueillent entre 60 et 120 especes de papillons (lepidopteres) : papillon citron, paon du jour, tabac d’Espagne, grand mars changeant, hairstreak du prunellier (chenilles specifiques au prunelier). Leur diversite est un excellent indicateur de la qualite du bocage.
Syrphes, ichneumons, chrysopes : les auxiliaires du marachage
Les petites guepes parasitoides (ichneumons, braconides, trichogrammes) parasitent les oeufs, larves et nymphes de nombreux ravageurs de cultures. Les haies sont leur reservoir principal. Leur presence a moins de 100 metres d’une parcelle reduit de 30 a 50 % les infestations de chenilles phytophages et d’aleurodes.
Mammiferes du bocage
Une vingtaine d’especes de mammiferes utilisent les haies comme habitat principal ou secondaire. Voici les principaux.
Herisson d’Europe
Le herisson est l’icone du bocage. Il vit dans les haies denses, dort la journee dans les tas de feuilles mortes et de BRF, hiberne en hiver sous les souches et les racines, et chasse la nuit dans les prairies adjacentes. Il consomme 30 % de son poids en insectes, limaces, chenilles et vers par jour. Il a perdu 50 % de ses effectifs francais en 30 ans, principalement a cause de la fragmentation des haies et du trafic routier.
Belette et hermine
Petits mustelides discrets, la belette et l’hermine chassent les campagnols, mulots et musaraignes dans les haies et les parcelles voisines. La belette ne mesure que 20 a 30 cm et passe dans les galeries des rongeurs. L’hermine, plus grande (30 a 40 cm), change de pelage en hiver (blanc).
Musaraignes
Les musaraignes (musaraigne carrelet, musaraigne musette, crocidure des jardins) sont les plus petits mammiferes d’Europe. Elles consomment leur poids chaque jour en insectes et auxiliaires. Elles vivent exclusivement dans les bocages denses.
Mulots et campagnols
Rongeurs omnipresents dans les haies (mulot sylvestre, mulot a collier, campagnol roux, campagnol agreste). Leur abondance structure la chaine alimentaire : ils nourrissent renards, belettes, rapaces nocturnes et reptiles.
Chauves-souris
Les chauves-souris arboricoles (barbastelle, noctule commune, noctule de Leisler, noctule de Bechstein) utilisent les cavites des vieux arbres des haies pour gitter, se reproduire ou hiberner. Les especes en chasse (pipistrelle commune, murin a moustaches, oreillards) longent les haies comme corridors de vol pour capturer les insectes nocturnes. Un bocage continu peut accueillir 15 a 18 especes de chauves-souris ; un paysage ouvert sans haies en compte 5 a 7.
Blaireau
Le blaireau creuse ses terriers dans les talus des haies et sort la nuit pour chercher vers de terre, larves et fruits tombes. Il est present dans presque toutes les regions francaises.
Chevreuil et lievre
Le chevreuil se refugie dans les haies pour gitter la journee, s’en sert comme corridor de deplacement et s’en nourrit (bourgeons et jeunes pousses). Le lievre, moins dependant des haies, les utilise comme zone de gagnage et de fuite.
Chaines alimentaires dans la haie
Le fonctionnement ecologique d’une haie repose sur des chaines alimentaires complexes, qui transforment matiere organique en biomasse animale a travers plusieurs niveaux trophiques.
Niveau 1 : producteurs primaires. Arbres, arbustes, herbacees, mousses, lichens et champignons de la haie synthetisent la matiere organique par photosynthese. Les feuilles mortes, ecorces tombees, bois mort alimentent le sol forestier.
Niveau 2 : decomposeurs. Collemboles, cloportes, mille-pattes, vers de terre, bacteries et champignons decomposent la matiere organique morte. Ils produisent l’humus qui nourrit la croissance vegetale. Leur diversite dans une haie ancienne atteint plusieurs milliers d’especes.
Niveau 3 : consommateurs primaires. Herbivores (chenilles, pucerons, criquets, chevreuils, lievres) consomment les tissus vegetaux. Ils constituent la biomasse animale principale de la haie.
Niveau 4 : predateurs primaires. Insectes auxiliaires (coccinelles, carabes, syrphes), insectivores (mesanges, fauvettes, herissons), petits mammiferes (musaraignes) consomment les herbivores. C’est a ce niveau que se joue la regulation naturelle des ravageurs de cultures.
Niveau 5 : predateurs secondaires. Rapaces nocturnes (chouette hulotte, cheveche d’Athena), rapaces diurnes (faucon crecerelle, buse variable), mustelides (belette, hermine, fouine) consomment les insectivores. Ils regulent les populations de niveau inferieur.

La haie fait fonctionner cette cascade trophique en permanence. Sa destruction provoque des cascades d’effondrement : moins d’insectes pollinisateurs, moins d’oiseaux insectivores, plus de ravageurs des cultures, plus de petits rongeurs, surcroissance des campagnols dans les prairies.
Effet sur les cultures voisines
La biodiversite des haies beneficie directement aux cultures agricoles voisines par plusieurs mecanismes documentes par INRAE et l’Afahc.
Regulation des ravageurs. Une parcelle situee a moins de 100 metres d’une haie bien diversifiee subit 30 a 50 % moins d’attaques de pucerons, chenilles phytophages, aleurodes et acariens que la meme parcelle situee a 300 metres. Le mecanisme est double : les auxiliaires presents dans la haie se deversent sur la culture ; les oiseaux insectivores nichant dans la haie chassent sur la culture.
Pollinisation. Les cultures entomogames (colza, tournesol, feverole, luzerne, arbres fruitiers) sont plus productives a proximite des haies. Une haie melliferes (aubepine, prunelier, cornouiller, noisetier, saule) abrite 20 a 40 especes de pollinisateurs sauvages qui complementent les abeilles domestiques. Le rendement du colza peut augmenter de 10 a 20 % a moins de 200 metres d’une haie diversifiee.
Dispersion des graines. Les oiseaux frugivores (merle, grive, fauvette) et les petits mammiferes dispersent les graines d’arbres et d’arbustes sur plusieurs dizaines de metres autour des haies. Cela permet la regeneration naturelle du paysage bocager.
Recyclage de la matiere organique. Les decomposeurs de la haie (vers de terre, champignons, bacteries) contribuent a l’enrichissement du sol des parcelles voisines par diffusion laterale. Les sols a moins de 50 metres d’une haie presentent en moyenne 30 % de matiere organique en plus.
Regulation hydrologique et thermique. Voir le guide ecologie paysagere pour le detail des fonctions hydrologiques et climatiques des haies.
Pourquoi la biodiversite s’effondre sans haies
La disparition des haies (70 % du lineaire francais perdu entre 1950 et 1990) a provoque un effondrement mesurable de la biodiversite des paysages agricoles. Les chiffres publies par le Museum national d’histoire naturelle (MNHN) dans le cadre du programme STOC sont sans appel.
Oiseaux communs des milieux agricoles : -30 % en 30 ans. Les populations du bruant jaune, de l’alouette des champs, du tarier pate et de la perdrix grise ont chute de 40 a 60 % depuis 1989. La pie-grieche ecorcheur a perdu 80 % de ses effectifs francais.
Insectes : -76 % de biomasse en 27 ans. L’etude allemande de Hallmann et al. (2017), confirmee par des donnees francaises, montre un effondrement massif des insectes volants dans les paysages agricoles europeens. Les causes sont multiples (pesticides, eclairage nocturne), mais la destruction des haies est un facteur direct de perte d’habitat.
Mammiferes du bocage : declin generalise. Le herisson a perdu 50 % de ses effectifs en 30 ans. La loutre d’Europe a quasiment disparu des bassins versants fragmentes. Le putois, la fouine et la belette declinent dans les regions de grande culture sans bocage.
Chauves-souris : vulnerabilite accrue. Les especes dependant des corridors bocagers (barbastelle, petit rhinolophe, grand rhinolophe) sont toutes classees vulnerables ou en danger. La restauration du bocage est identifiee comme l’une des mesures les plus efficaces pour enrayer leur declin.
L’enjeu des replantations bocageres (Plan Haies, Breizh Bocage, Plan national pollinisateurs) depasse largement la seule dimension esthetique. Il s’agit de restaurer la trame verte fonctionnelle qui a permis, pendant des siecles, a la nature et a l’agriculture de coexister.
Les donnees complementaires sont disponibles sur le site de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversite (FRB), organisme scientifique francais de reference sur la biodiversite.
A lire pour continuer
Pour approfondir la connaissance de la biodiversite bocagere et agir concretement, voici quatre ressources complementaires.
- La haie champetre : plantation, essences et benefices pour replanter une haie riche en biodiversite.
- Ecologie paysagere : ruissellement, erosion, corridors pour comprendre les corridors ecologiques et la trame verte.
- Le bocage breton : histoire, massifs, reconquete pour un cas d’ecosysteme bocager documente.
- Agroforesterie : panorama d’une revolution agricole douce pour l’integration arbres-cultures et la biodiversite associee.