Nous sommes arrivés chez Yvan Le Goff par un matin d’avril doux, après quarante minutes de petites routes au sud de Saint-Brieuc. La ferme est posée au bout d’un chemin creux bordé d’aubépines en fleur, que l’on devine plantées de longue date. Trois chiens de berger nous accueillent devant une grange en granit. Yvan est en train de tailler les jeunes plants d’une haie installée l’hiver dernier. Il interrompt son geste, glisse son sécateur dans la poche-arrière de son pantalon, sourit. « On va faire le tour. C’est mieux pour parler. »
Il a soixante ans, le visage tanné, la voix posée. Il porte une casquette de feutre brun qu’il ne quitte jamais. Trente années à parcourir les bocages des Côtes-d’Armor lui ont donné une connaissance pratique de chaque essence, de chaque sol, de chaque exposition. Il forme aujourd’hui près de quatre-vingts agriculteurs par an, en partenariat avec les chambres d’agriculture de Bretagne, et accompagne des dizaines de plantations chaque hiver. Cet entretien synthétise plusieurs heures de discussion sur la haie, la pratique du sol, et ce que trente ans d’observation lui ont appris.
La rencontre : un agroforestier en Côtes-d’Armor
Marie Lambert : Yvan, vous avez démarré en agriculture conventionnelle au milieu des années 1990. Qu'est-ce qui vous a fait basculer vers l'agroforesterie ?
Yvan : Une succession de petites choses, plus qu'une révélation. J'avais repris la ferme familiale en 1996 après mon BTS, soixante hectares de polyculture-élevage classique. Ma première année, j'ai labouré comme on m'avait appris, j'ai semé du maïs ensilage en plein vent du nord, et la moitié de la parcelle s'est couchée à la première grosse bourrasque d'octobre. J'ai perdu quinze tonnes de maïs en une matinée.L’année d’après, j’ai recommencé pareil. Même résultat. Mon père, qui n’avait jamais été un grand bavard, m’a dit cette phrase qui m’est restée : « Du temps de mon père, il y avait une haie là, et le maïs ne se couchait pas. » C’était une phrase un peu énigmatique. La haie en question avait été arrachée en 1973 lors du remembrement. Mon père s’en souvenait encore. Pas moi.
J’ai mis cinq ans à comprendre ce que cette phrase voulait dire. J’ai commencé à lire, à voyager dans les bocages encore vivants en Mayenne et en Manche, à participer à des stages organisés par l’AFAC-Agroforesteries qui démarraient à l’époque. Et en 2003, j’ai pris ma décision : je replantais ce que mon grand-père avait planté avant moi. Pas pour faire joli. Pour que mon maïs tienne debout.
La conversion de 2003 : pourquoi planter ?
Marie Lambert : Vous avez planté combien de mètres linéaires cette première année ?
Yvan : Mille deux cents mètres en hiver 2003-2004. Une haie en bordure ouest pour casser les vents dominants, et trois alignements intra-parcellaires pour partitionner la grande pâture du fond. J'avais lu Sylvie Monier et écouté Dominique Soltner, je savais qu'il fallait penser le brise-vent en système, pas en simple bordure. La haie ouest seule aurait été insuffisante.Et c’est là qu’on a eu la première grosse leçon : le maïs de 2004 a tenu debout dans la première parcelle abritée. Le rendement a augmenté de 8 % par rapport à la moyenne des cinq années précédentes. L’année suivante, j’ai planté huit cents mètres de plus. Et ainsi de suite, chaque hiver, depuis vingt-deux ans. Aujourd’hui, ma ferme compte douze kilomètres de haies, sur soixante hectares. Soit 200 mètres linéaires par hectare, ce qui correspond à la densité du bocage breton ancien d’avant remembrement.
C’est ce qui m’a convaincu que la conversion à l’agroforesterie n’était pas un retour nostalgique, mais une rationalisation agronomique. Le bocage qu’on avait arraché parce qu’il « gênait les tracteurs » avait en réalité un rôle productif que personne n’avait jamais quantifié. On a perdu trente ans à le redécouvrir.
Marie Lambert : Comment avez-vous financé ces plantations massives ?
Yvan : Les aides ont beaucoup évolué. Au début, en 2003, je payais tout sur fonds propres, environ 4 euros le mètre linéaire en autoplantation. C'était un investissement personnel pur, sans subvention. À partir de 2010, le programme Breizh Bocage a commencé à couvrir une grande partie des plantations agricoles dans la région, jusqu'à 80 % du coût pour les exploitants. Aujourd'hui, avec les MAEC haies et les contrats agroforesterie, un agriculteur peut planter sans débourser un euro de sa poche.Pour les particuliers, c’est plus disparate. Certains départements proposent des aides directes (Côtes-d’Armor, Finistère, Morbihan), d’autres pas. Je conseille toujours de se renseigner d’abord auprès du PETR ou du parc naturel régional du secteur. Et de toujours commander des plants Végétal Local : c’est la condition pour bénéficier des aides, et c’est la condition pour avoir une vraie réussite à la reprise.
Les essences bretonnes qui marchent vraiment
Marie Lambert : En trente ans, vous avez dû tester énormément d'essences. Lesquelles vous ont vraiment convaincu en Bretagne ?
Yvan : Sur la centaine d'essences que j'ai pu observer en bocage breton, j'en garde une douzaine pour les projets de haie productive et de brise-vent.En arbres de haut jet, le chêne pédonculé reste indétrônable, suivi du merisier qui pousse vite et donne un beau port architecturé. Le frêne aurait été dans cette liste avant la chalarose, mais aujourd’hui je le déconseille en pur, je le tolère seulement à 5 % maximum d’une haie composite, accepté qu’il en restera peut-être 50 % à terme. L’érable champêtre est très intéressant en sol calcaire, mais il faut le combiner avec d’autres essences pour la diversité.
En arbres secondaires, le charme commun est le pivot du bocage breton. Il accepte tous les sols, tolère la taille répétée, structure la haie en milieu rideau. Le noisetier est un bon compagnon, surtout pour la couverture rapide des trois premières années. Le cornouiller sanguin pousse très vite et donne une floraison nectarifère précieuse.
En arbustes de strate basse, l’aubépine monogyne est inégalée pour la robustesse, la nidification d’oiseaux et la floraison printanière. Le prunelier double bien la haie en strate basse mais il drageonne fort, à surveiller en bordure de parcelle cultivée. La viorne obier est superbe en milieu humide, et le sureau noir est l’arbuste-écosystème de la haie : il nourrit littéralement plus de trente espèces d’oiseaux à lui seul.
Pour les fruitiers que je recommande désormais systématiquement aux agriculteurs en haie de bordure, ce sont l’aronia, le sureau, et le néflier. Trois rusticités absolues, trois usages culinaires différents, et trois logiques de production complémentaires.

Le brise-vent productif n’est pas un mythe
Marie Lambert : Le brise-vent productif est un concept à la mode dans les conférences agroforestières. Vous, qui avez vingt ans de recul, est-ce que ça fonctionne vraiment dans la pratique ?
Yvan : Oui, ça fonctionne, mais à condition de le penser correctement dès le départ. Un brise-vent productif n'est pas une simple haie qu'on regarde de loin. C'est un système agronomique en trois strates qui combine protection du sol, production de fruits, et accueil de la faune auxiliaire.La règle de base, c’est qu’une haie protège jusqu’à dix fois sa hauteur en aval. Une haie de cinq mètres protège donc cinquante mètres de parcelle. Au-delà, on retrouve les conditions de plein vent. Pour une parcelle de cent mètres de large, il faut donc deux haies, plus celle de bordure : une à l’entrée, une au milieu, une au fond. C’est le maillage classique du bocage breton de Cassini.
Côté production, l’effet sur le rendement des cultures abritées est mesurable. J’ai des relevés sur quinze ans qui montrent une augmentation de 6 à 12 % des rendements de blé tendre, de maïs ensilage et de prairies temporaires dans la zone abritée, comparé à la zone non abritée de la même parcelle. La production de la haie elle-même ajoute du bois énergie (récolte tous les vingt à vingt-cinq ans en taillis), des fruits comestibles (sureau, aronia, néflier), et un service écosystémique difficilement chiffrable mais réel : régulation des insectes ravageurs par les auxiliaires nichant dans la haie.
Marie Lambert : Vous parlez souvent du « pas du paysan » pour évaluer une parcelle. Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Yvan : C'est l'idée qu'on apprend une parcelle en la marchant, pas en la regardant depuis le tracteur. Quand j'arrive chez un agriculteur qui me consulte pour une plantation, je ne regarde jamais la parcelle depuis le bord du chemin. Je la traverse en diagonale, à pied, lentement. J'observe les zones humides, les remontées de roche, les tassements anciens, l'orientation du vent dominant marqué dans les inclinaisons des herbes hautes, les vestiges de souches d'essences anciennes.En vingt minutes de marche, je sais où placer la future haie, où surtout ne pas la placer, et quelles essences vont reprendre. C’est une lecture du sol que les manuels enseignent peu, et qui pourtant fait la différence entre une haie qui réussit à 90 % et une haie qui végète à 40 % de reprise.
Les erreurs des premiers projets
Marie Lambert : Quelles erreurs vous a-t-il fallu commettre vous-même avant d'arriver à votre méthode actuelle ?
Yvan : J'en ai fait une belle collection. La première, c'est d'avoir planté ma première haie sans préparer le sol. J'avais ouvert une rainure au secoir derrière le tracteur, j'avais glissé les plants dedans, je les avais tassés à la botte et c'était fait. Reprise : 30 %. Catastrophe. Six cents euros de plants dans le composteur.J’ai compris que la préparation du sol six mois avant la plantation, ce n’est pas une option, c’est la fondation. Décompactage à 40 cm, retrait des rhizomes de chiendent, apport de deux pelletées de compost mûr au mètre linéaire, repos estival du sol. Avec cette méthode, je suis monté à 92-95 % de reprise systématiquement.
Deuxième erreur : avoir cru que je pouvais me passer des protections anti-gibier. La première année, les chevreuils ont mangé mes deux cents jeunes plants en deux nuits. Aujourd’hui, sur tous mes chantiers, gainettes systématiques, vérifiées chaque mois la première année.
Troisième erreur : avoir voulu trop densifier. J’ai planté à 60 cm d’écartement les premières années, en pensant qu’une haie dense serait plus rapide. Erreur. Une haie trop dense s’auto-élague brutalement vers la cinquième année, on perd la moitié des sujets, et le résultat est moins bon qu’à 80 cm-1 mètre d’écartement bien tenu.
Quatrième erreur, et celle-là m’a coûté du temps : avoir cru que la taille n’était pas nécessaire. J’ai laissé pousser libre pendant huit ans, puis j’ai voulu reprendre une haie devenue un fouillis de gros bois. Ça a été un chantier d’enfer. Aujourd’hui, taille douce annuelle légère sur les jeunes haies, et taille de rajeunissement sur tronçons tournants tous les cinq à huit ans pour les haies adultes. C’est moins fatigant et plus efficace.
Le rendement agronomique des cultures abritées
Marie Lambert : Vous avez parlé de rendements supérieurs en zone abritée. Est-ce que ce gain compense la surface perdue au profit de la haie elle-même ?
Yvan : C'est une question que les agriculteurs me posent toujours, et c'est légitime. Une haie occupe physiquement environ 4 % d'une parcelle agricole en bocage moyen (200 mètres linéaires par hectare, avec une emprise de 1,80 mètre de large). Si on raisonne uniquement en surface labourable, on perd 4 % de surface productive.Mais on récupère trois choses. Premièrement, le gain de rendement sur les 96 % restants : 6 à 12 % en moyenne. Net comptable, on est en positif de 2 à 8 % par hectare. Deuxièmement, on récupère la production directe de la haie : 1 à 3 stères de bois énergie par an et par 100 mètres linéaires en moyenne, plus la production fruitière selon les essences. Troisièmement, on récupère des services écosystémiques qui se chiffrent en réduction de pesticides, en régulation hydrique, en stockage de carbone.
À condition de bien la concevoir et de bien la gérer, une haie bocagère est une infrastructure productive, pas un coût. Je suis le premier surpris quand je vois mes voisins arracher encore aujourd’hui des linéaires entiers en pensant gagner de la surface. Économiquement, ils perdent à terme.

Former la relève : 80 agriculteurs par an
Marie Lambert : Vous formez aujourd'hui environ quatre-vingts agriculteurs par an. Qu'est-ce que vous transmettez en priorité ?
Yvan : Trois choses. La méthode pratique : préparation du sol, choix des essences, plantation, taille, suivi. C'est le savoir-faire technique. Le manuel existe, je l'enseigne avec rigueur.La compréhension agronomique : pourquoi la haie marche, comment elle protège, quels services elle rend. C’est la culture professionnelle. Beaucoup d’agriculteurs aujourd’hui n’ont pas appris ça en BTS ou en BPREA, parce que pendant trente ans on a enseigné l’agriculture sans paysage. Il faut combler ce vide.
Le rapport au temps long. Une haie est un investissement à 30, 50, 100 ans. Quand on plante en 2026, on plante pour 2056 et au-delà. Cette temporalité est étrangère à l’agriculture moderne qui pense en cycle de campagne. Apprendre à planter, c’est apprendre à se déplacer du temps court vers le temps long. C’est presque une posture philosophique. Mais c’est la seule qui produit des bocages durables.
Questions rapides : les idées reçues
« La haie favorise la prolifération des sangliers. »
Faux. Les sangliers sont attirés par les cultures de maïs et les vermes. La haie offre un refuge mais ne crée pas de population. Sans cultures attractives à proximité, pas de sangliers.
« Une haie consomme l'eau du sol au détriment des cultures. »
Partiellement vrai sur 1 mètre. La haie crée une bande de concurrence racinaire de 1 à 2 mètres en bordure. Au-delà, elle réduit l'évaporation du sol cultivé et améliore la pénétration de l'eau. Bilan global positif sauf en sol très sec.
« Les haies hébergent les nuisibles agricoles. »
Faux. Les haies hébergent surtout les auxiliaires (carabes, syrphes, oiseaux insectivores) qui régulent les ravageurs des cultures. Le ratio auxiliaires-ravageurs est largement positif en bocage dense.
« Il faut tailler une haie tous les ans. »
Faux. La taille douce s'effectue tous les 3 à 5 ans pour les haies productives, tous les 8 à 12 ans pour les haies écologiques. Tailler chaque année épuise la haie et tue la nidification.
« Les vieilles haies ne valent rien, mieux vaut tout replanter. »
Faux. Une vieille haie a une biodiversité accumulée qu'aucune plantation neuve ne peut reconstituer en moins de 30 ans. Réhabiliter par recépage et taille de rajeunissement vaut toujours mieux qu'arracher.
« On peut planter en plein été si on arrose beaucoup. »
Faux. La plantation se fait exclusivement entre la mi-novembre et la mi-mars, hors gel et hors sol détrempé. Toute plantation hors saison est un gâchis de plants et d'argent.
« Plus d'essences, c'est forcément mieux. »
Vrai jusqu'à un seuil. Cinq à huit essences minimum garantissent la diversité. Au-delà de douze à quinze, la complexité de gestion explose pour un gain marginal. La règle d'or : huit essences bien choisies plutôt que vingt mal placées.
Trois choses à retenir
Trois choses que Yvan veut transmettre à ceux qui plantent en 2026
- Préparer le sol six mois avant. Cette étape conditionne 80 % du succès de la haie. Décompactage, retrait des rhizomes, amendement, repos estival. Sans cette préparation, autant ne pas planter.
- Penser brise-vent en système, pas en bordure isolée. Une haie seule en bordure de parcelle ne protège que dix fois sa hauteur en aval. Pour une vraie agroforesterie productive, il faut un maillage : haies de ceinture, haies intra-parcellaires, alignements alternés. C'est le bocage retrouvé.
- Investir dans le temps long. Une haie est un projet à 30 ans. Elle se mesure en générations agricoles, pas en campagnes. Cette acceptation du temps long change la posture du planteur. C'est ce qui distingue le bocage de l'aménagement décoratif.
Avant de quitter Yvan, il nous montre une dernière haie installée en 2024, en bordure d’une grande parcelle de blé. Les jeunes plants atteignent à peine 80 centimètres de hauteur. « Dans trente ans, dit-il, ce sera un mur de cinq mètres. Mes petits-enfants y trouveront des nids, des merles et des cassis. Et la parcelle d’à côté donnera 8 % de blé en plus que sans la haie. » Il regarde longuement la rangée des jeunes pousses, puis se retourne. « Le seul vrai défi, c’est qu’à cet âge-là, je ne serai plus là pour le voir. C’est ça, planter. »
Pour aller plus loin sur les démarches concrètes des agriculteurs engagés dans la diversification de leurs bocages, voir le réseau des Rencontres des agricultures, partenaire éditorial du présent magazine, qui rassemble paysans et techniciens autour des pratiques agroforestières en transition.